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LA LETTRE BLEUE
(Chaque matin, une citation commentée par Lucia Canovi)


 

09 septembre 2006

La monarchie absolue de Blabla

Lorsqu'on compare ce qui s'écrit dans les journaux et les livres aujourd'hui, à ce qui s'écrivait il y a une trentaine ou une cinquantaine d'années (disons avant les années 70), on éprouve souvent une espèce d'étonnement.

Il y a dans les écrits de ce passé pas si lointain, un quelque chose de différent. De plus frais, de plus vivant... ils dégagent une espèce de parfum vert... - en fait, en eux-mêmes ils n'ont rien de si extraordinaires, mais nous sommes habitués à des écrits tellement fades, tellement insignifiants, que par comparaison ceux de ce passé proche paraissent presque géniaux, car ils disent quelque chose.

L'ère post-moderne (maintenant) est celle du Blabla.
Nos démocraties ont un roi, un monarque absolu : Blabla.
Nos journalistes ont un idéal stylistique et idéologique : Blabla.
Nos intellectuels ont un maître à ne pas penser : Blabla.

Et le silence lui-même recule, désappointé, devant les attaques du grand conquérant : Blabla.

Voici un petit texte (prophétique ?) datant d'une centaine d'années, plus ou moins :

"Comment affaiblir la pensée publique par la critique, comment lui faire perdre sa puissance de raisonnement, celle qui engendre l'opposition, et comment distraire l'esprit public par une phraséologie dépourvue de sens ?...
De tout temps, les nations, comme les individus, on prit les mots pour des actes. Satisfaits de ce qu'ils entendent, ils remarquent rarement si la promesse a été vraiment tenue...
Pour s'assurer l'opinion publique, il faut tout d'abord l'embrouiller complètement en lui faisant entendre de tous côtés et de toutes manières des opinions contradictoires, jusqu'à ce que les gens soient perdus dans ce labyrinthe."

Phraséologie dépourvue de sens : voici une excellente définition du blabla. Pour "affaiblir la pensée" et "faire perdre la puissance de raisonnement", le blabla est la meilleur des méthodes.

En effet, à la différence du mensonge pur et simple, qui reste détectable et dénonçable, le blabla présente une surface lisse. Il est très difficile de lui répondre (puisqu'il ne dit rien) et impossible de le réfuter (puisqu'il ne dit toujours rien). Et pourtant, ce vide est efficace - aussi efficace que peut l'être la chute régulière d'une goutte d'eau sur le même point du même rocher : l'eau finit par vaincre, et creuser, le rocher.

De même, le blabla agit d'une manière discrète, pernicieuse, sournoise... et puissante. De sa "phraséologie vide de sens" s'élève progressivement un brouillard où les idées claires et distinctes s'estompent. Peu à peu, par la seule puissances de ces mots sonores qui ne disent rien, l'esprit s'obscurcit, le raisonnement perd sa puissance.

Nous vivons sous la monarchie absolue de Blabla.
ça n'a pas toujours été le cas, et ça ne devrait pas forcément être le cas...

Dans quel monde vivons-nous ?

Le poisson qui n'est jamais sorti de l'eau, ne sait pas qu'il est dans l'eau. De même, lorsqu'on baigne dans une civilisation, on ne la connait pas : sans repères extérieurs, sans points de comparaison, on ne sait pas vraiment dans quel monde on vit, pour y être complètement immergé.

Connaître de l'intérieur seulement, c'est vivre et ressentir mais ce n'est pas connaître - ainsi, une huitre qui n'est jamais sortie de sa coquille n'a aucun moyen de savoir ce qu'est réellement et objectivement sa coquille, n'en ayant jamais connu que la face interne, et n'ayant jamais pu la comparer à aucune autre.

Pour savoir dans quel monde nous vivons, il est nécessaire de le comparer à d'autres, éloignés dans l'espace ou dans le temps.

Les Voyages et l'Histoire servent à cela : comprendre dans quel monde nous vivons actuellement. Car si l'Histoire ne servait qu'à explorer le passé, son intérêt serait bien limité... C'est lorsqu'elle éclaire le présent - par le jeu des comparaisons, le jeu des ressemblances et des différences - qu'elle est plus utile. Pareil pour les voyages : grâce à la confrontation avec des civilisations autres, on peut voir la sienne propre.

Pour se rendre compte que les français sont arrogants, il faut rencontrer d'autres peuples n'ayant pas ce - détestable - trait de caractère. Pour se rendre compte que les français aiment parler, il faut rencontrer d'autres peuples plus mutiques (les danois par exemple).

08 septembre 2006

Un bonheur méconnu

Quand on regarde la télévision, le cinéma, les affiches de pub ou les magazines, on a l'impression que le bonheur c'est...

- le sexe
- la beauté
- l'argent
- une médaille d'or
- les paillettes et la gloire
- l'amour (ah, quand même...)
- la vengeance et un gros flingue
- d'en mettre plein la vue aux voisins, ou aux voisins des voisins.

Et peut-être que là-dedans, il y a bien quelque chose qui est le bonheur, ou du moins, une bonne partie du bonheur (le numéro 5).
Mais il y a un certain genre de bonheur dont il n'est absolument jamais question au cinéma ou à la télévision, un bonheur méconnu et pourtant accessible, qui ne dépend que dans une faible mesure des autres, un bonheur autonome en quelque sorte.

Ce bonheur-là n'est pas apprécié à sa juste valeur... en fait, il n'est même pas côté en bourse, et passe totalement incognito dans le monde. Bonheur secret, humble et profond, disponible à qui le cherche... au bon endroit.

La souffrance qui lui fait face en miroir, la douleur qui est son exact pendant, est bien connue des déprimés :

- Je ne sais plus où j'en suis...
- Tout est confus dans ma tête...
- Je ne comprends pas...
- ça n'a pas de sens...
- C'est le chaos...
- Ce n'est pas clair...

Le contraire de la confusion, c'est la clarté ; le contraire de l'absurde, c'est le sens. Clarté et sens : le voilà, le bonheur méconnu dont personne ne parle, et qui est pourtant si agréable, non à la manière des heures de gloire ou des transes mystiques, mais plutôt comme le pain quotidien tout frais et tout chaud.

Une nourriture simple.

Quel film racontera les aventures palpitantes de Josette, qui après la lecture d'un certain livre a enfin compris... beaucoup de choses sur sa vie ?... ou d'André, qui après de pénibles et longues recherches en librairies, a enfin découvert la vérité qu'il cherchait en vain sur la politique internationale ? ou même de Josiane, qui a repris goût à la vie en lisant le témoignage d'une bordélique comme elle, qui a réussi à sortir du chaos...

Ceux qui aiment lire ont souvent l'intuition qu'un certain livre - un certain livre inconnu - leur apporterait la clef de bien des mystères. Et ce n'est peut-être pas une illusion.

Même si les bibliothéques sont aussi des labyrinthes, où d'idées en idées le Perceval en quête du Graal se perd dans un dédale d'idées pas vraiment vraies... il y a bien quelques trésors - il y a bien un trésor - qui permet d'y voir clair.

Comprendre, est un plaisir.
Découvrir, est un plaisir.
Raisonner, est un plaisir.

Quand deux notions qui étaient restées jusque là isolées se rejoignent enfin, et que la lumière se fait dans le crâne : moment précieux, moment où l'espace mental s'élargit, où "l'horizon d'attente" recule sa limite...

Plus de lumière, c'est plus de liberté.

L'obscurité est dangereuse. Personne n'aime marcher seul dans le noir, au risque de se casser la jambe ou de se faire dévaliser (ou violer) au coin d'une rue encore plus sombre que les autres.
La compréhension agit à la manière des lampadaires : les idées claires permettent d'explorer en toute sécurité les zones les plus reculées.

La logique - la seule "science" qui soit aussi une faculté mentale - n'a pas la côte de nos jours... on pourrait chercher son nom dans beaucoup de journaux, sans la trouver. Les films, les téléfilms, la pub... fait appel aux instincts, aux passions, à l'imaginaire, aux émotions, aux pulsions - pas à la logique.

C'est que cette faculté occultée, méprisée peut-être, est la clef grise, d'apparence terne et banale, qui ouvre la porte de toutes les prisons de l'esprit. Une personne logique, une personne qui cultive sa logique, ne gobe plus les innombrables appâts que les profiteurs en tous genres lui tendent : elle est libre, ou elle devient libre, ou elle est sur le chemin de la liberté.

Lorsque les neurones se réveillent et que la tête se (re)met à fonctionner correctement, l'hypnose commercialo-abrutissante perd tout pouvoir.

Et ça, c'est précisément ce que les marchands de "temps de cerveau disponible" ne veulent pas.

03 septembre 2006

Le livre tabou

Je reprends le sujet abordé dans "Conseils bibliographiques à un apprenti-philosophe"

Le livre dont je parle ici est à la fois très connu, et presque inconnu.
Très connu, car la plupart des gens connaissent son titre ; presque inconnu, car rares sont les personnes à l'avoir lu...

Dans l'esprit de la plupart des gens, ce livre occupe une place à part : situé à l'écart de tous les autres, il est moins considéré comme un livre que comme une ignominie, un quelque chose de monstrueux et de répugnant dont il est bon de rester éloigné, très éloigné.

Qu'on l'accepte ou qu'on s'en défende, la mentalité de chacun est déterminée, conditionnée pour une bonne part par les médias, les livres, les films, la télévision.
Or, le livre tabou en question a été l'objet d'un travail médiatique de longue haleine. Ce qui fait qu'aujourd'hui, le fait même d'en parler ouvertement ou d'en entendre parler peut déclencher stress et méfiance, et le fait de le lire... serait carrément angoissant.

Lire ce livre comme on lit un livre banal, normal, est une mission impossible.

Lire ce livre signifie quelque chose de très négatif sur la personne qui le lit : qu'elle est perverse, mauvaise... ou qu'elle risque fort de le devenir.
Dans ces conditions, comment pourrait-on le lire sereinement ?... Il suffit de le tenir entre ses mains pour se sentir gagner par de graves doutes sur son intégrité morale, et de le feuilleter pour se sentir basculer dans le recoin le le plus obscur du côté obscur de la Force !

Et si je ne cite pas son titre, c'est qu'il suffirait qu'il soit énoncé pour que tout un tas de connotations répugnantes se lève dans l'esprit du lecteur...; et que la personne qui l'évoque (autrement dit moi) se retrouve stigmatisée, marquée du sceau de l'infamie.

La liberté de pensée s'arrête là où l'esprit, impressionné, paralysé par une crainte révérencieuse, superstitieuse, s'arrête.

Les catholiques d'une autre époque - pas si lointaine -, baissaient les yeux devant le Saint Sacrement de l'Eucharistie. Regarder sans ciller cette coupe de métal dorée contenant quelques décilitres de vin rouge et ce bout de pain enzyme aurait été un sacrilège... et donc un stress.

Inversement et symétriquement, de nos jours on détourne les yeux du livre tabou dont je parle.

On ne se rend pas toujours compte (en tout cas moi je ne m'en rendais pas compte) que sa liberté de pensée est limitée par des fils de fer barbelés intérieurs, intériorisé. On ne réalise pas forcément que son esprit recule devant certains sujets, arrêté par une barrière invisible.

Cette barrière invisible a été construite. Ses briques sont des idées.

Car il y a des idées qui dissuadent de penser, des idées qui sont pareilles à de grands panneaux rouges de sens interdit apposés devant certain sujets, certains thèmes... et certains livres.

Si quelqu'un arrivait à faire le lien entre le titre du livre tabou en question et l'évocation que je fais ici des réactions émotionnelles qu'il suscite, cela signifierait probablement qu'il a réussi à les désamorcer, et à arracher de sa tête bon nombre de panneaux de sens interdit, bon nombre de barrières hérissées de fil de fer barbelé...

Mais il est parfois extrêmement difficile de faire un lien entre une réalité et son nom, un mot et sa définition - les médias travaillent tant à créer des réflexes pavloviens, à susciter des réactions émotionnelles purement mécaniques à certains termes (qui y perdent les trois-quarts de leur sens), qu'on n'arrive plus à connecter l'apparence et la substance, le titre et le contenu.

Ce qui fait que ceux qui liront ces lignes, ne vont probablement pas "reconnaitre" le livre dont je parle, et que si par ailleurs ils entendent son titre, ils éprouveront les sentiments-réflexes décrits ci-dessus, sans identifier en tant que telle leur propre réaction de fuite, de colère ou de crainte devant le livre tabou.

Et maintenant, quelques mots sur le contenu de ce livre effrayant.

Ce livre est extrêmement dense. A une époque (la nôtre) où on a perdu l'habitude de la densité, il est difficile à lire - tout en étant parfaitement clair...

Les journeaux, les livres, la télé... nous ont habitué à une bouillie très diluée : beaucoup de mots, peu d'idées. Voire, aucune idée. Notre époque est celle du blabla.

Le livre tabou est l'antithèse exacte de ce à quoi nous sommes habitués : un aliment hautement énergétique, riche en calories. Peu de mots, beaucoup d'idées.
Ces idées sont dérangeantes, surprenantes... et apportent un éclairage froidement cynique et terriblement efficace, sur notre passé et notre présent.

22 août 2006

Libre dans sa tête

De toutes les libertés qui existent, la plus précieuse de toute est certainement la liberté de pensée. Avec elle, on est libre même en prison ; sans elle, on est prisonnier partout.

Etre libre de ses pensées, être libre dans sa tête, ce n'est pas "jouer du piano debout", ni aucun comportement extérieur, observable. Etre libre dans sa tête, c'est vraiment être libre dans la tête : autrement dit ça ne se voit pas du dehors.
Mais du dedans, quelle différence...

Pour le prisonnier évadé de pensées obsessionnelles et confuses, quelle paix !

Lorsqu'on n'est pas libre dans sa tête, le moindre choix est un casse-tête chinois, un cauchemar. Entre le kingfish et le big bacon, on peut balancer pendant des heures : l'indécision est le fond confus où se dessine les silhouettes approximatives de nos choix jamais satisfaisants.

Lorsqu'on n'est pas libre dans sa tête, les priorités sont toujours embrouillées, et les "oui mais" succèdent les uns aux autres en vaguelettes inépuisables. Le moindre acte se complique, la moindre décision s'alourdit de réticences informulées, d'objections embryonnaires, non-identifiées.

La liberté de pensée met de l'ordre dans tout ça, un ordre vertical : il y a le haut, et il y a le bas - il y a le vrai, et il y a le faux - il y a le bien, et il y a le mal.

Ces repères sont tout aussi importants pour savoir où l'on est, d'où l'on vient, et où l'on veut aller, que la différence entre droite et gauche, est et ouest, nord et sud.

Comment savoir ce que l'on croit et ce que l'on veut, tant qu'on ignore la différence entre le bien et le mal, ou tant que l'on n'en a qu'une perception confuse ou erronée ?... tant qu'on n'arrive pas à faire la différence entre la vérité et l'erreur, le juste milieu et le rigorisme borné ?... Aussi longtemps que les repères essentiels divaguent, accrochés au bec changeant de la girouette, à la feuille morte virvoltant dans le vent, on navigue, ou plutôt on erre, avec une boussole folle. Et les priorités varient d'une seconde à l'autre, caméléons insaisissables se fondant dans leur environnement, quel qu'il soit.

Un jour on croit ceci, le lendemain cela - un jour on accorde une importance démesurée à une broutille, et le lendemain à une autre. Dans le fatras mental qui nous encombre, bric-à-bac où s'accumule comme dans le dépôt d'un antiquaire les rebuts du passé, impossible de retrouver quoi que ce soit.

Telle la vérité dans le blabla sérieux d'un politicien, l'essentiel est invisible, caché sous la volumineuse écume des préoccupations contingentes.

Etre harcelé par une multitude de pensées contradictoires, ce n'est pas la liberté mentale, c'est la confusion, voire l'aliénation, mentale. Sans ordre, sans distinction, sans limites claires et distinctes, il n'y a pas de liberté de pensée.

La naissance de mon premier bébé

Je vous annonce la naissance de mon premier bébé.

L'accouchement a été long et douloureux, mais ça y est : il est né.

Vous pouvez l'admirer (et même l'acheter) à cette adresse :

http://www.lulu.com/content/401336

13 août 2006

La différence entre les rêves et les rêves

En réponse à un commentaire d'Eipho...

Le mot "rêve" est d'une richesse sémantique telle, qu'il peut désigner deux choses radicalement différentes, voire opposées.

Il y a les rêves qui constituent une fuite hors de la réalité, un refus de la réalité - c'est par exemple la rêverie amoureuse qui consiste à s'imaginer que celui qui nous plaît sera un jour à nos pieds, quand bien même il ne montre aucune disposition dans ce sens. Ce peut-être aussi la rêverie ambitieuse, qui consiste à s'imaginer qu'un jour... on sera riche et célèbre grâce à un talent de violloncelliste remarquable, alors même qu'on n'a jamais touché un violon.

Tous les jeux vidéos, les films de fiction, les romans... poussent à développer ce type de rêverie, à ce visualiser en héros d'histoires imaginaires, rêverie qui est très agréable, qui développe certainement une vie intérieure très riche, mais qui - si l'on se situe du point de vue de l'intérêt de la personne au long terme - est assez nuisible.
En effet, il y a toujours un moment où se retrouve confronté à cette réalité qu'on refuse, et le choc ou la chute est d'autant plus rude qu'on a cru à ses rêves : ça fait mal.

De plus, on peut être tenté, pour vivre dans la vraie vie toutes les rêveries qu'on a couvées en soi, de se lancer dans des aventures destructrices mais romanesques, et de chercher dans la vie réelle un piquant qui pique vraiment... et se déchirer à des ronces bien réelles dans ce processus.

Mais il y a aussi d'autres rêves tout différents, qui eux n'éloignent pas de la réalité, mais au contraire s'y projettent : ce sont des visions autant que des rêves. Ces rêves-là naissent d'une perception juste de la réalité environnante, et d'une vision qui ne s'arrête pas seulement à ce qui est, mais qui va au-delà, pour regarder ce qui peut être.

Le entrepreneurs qui regardent un paysage ne voient pas seulement les maisons construites, les fermes qui sont déjà là, mais aussi les maisons et les fermes qui pourraient exister.

Il ne s'agit de "rêves" que dans la mesure où ils ne collent pas encore à la réalité présente... mais au fond, ce sont plutôt des images mentales d'un futur possible. Sans ces images, personne n'aurait jamais inventé quoique ce soit : pour se lancer dans la fabrication d'une ampoule électrique, il faut avoir vu (avec les yeux de ses rêves) une telle ampoule.

Tout projet demande ce type de rêve, de projection - et l'on sait bien que les sportifs de haut niveau la pratiquent pour améliorer leurs performances : ils se visualisent en train de battre leurs records, et cette image d'un futur possible le tire vers ce futur, jusqu'à ce qu'il devienne une réalité.

On ne s'investit que dans ce qu'on croit possible, et on ne croit possible que ce qu'on peut voir les yeux fermés, sur son écran mental.

Les rêves de la première catégorie (rêves-fantasmes) rendent, quand on s'y adonne intensément, quasiment inapte à la vie réelle qui parait en comparaison terne et difficile. Ils proposent un univers parallèle où tout est facile, intéressant, excitant... et si on s'y plonge avec délice, on aura ensuite beaucoup de mal à faire le retour vers la réalité, qui elle est toujours un peu rugueuse et amère.
Les accros de jeux vidéos se retrouvent souvent prisonniers de l'univers virtuel où ils triomphent en héros, et en comparaison duquel la vie réelle ne leur propose qu'un rôle médiocre - d'autant plus médiocre et inintéressant, qu'ils ne s'y investissent pas...

Les rêves de la deuxième catégorie (rêves-projets) ont un effet exactement inverse : ils poussent à s'investir dans la réalité, à l'étudier, la comprendre, à y habiter. C'est par eux qu'on a prise sur le monde.

La différence entre les rêves-fantasmes et les rêves-projets est un peu celle qui existe entre des arbres célestes enracinés dans les nuages - autrement dit, des mirages - et les graines minuscules qui germent invisiblement dans le sol.
Les mirages ne deviendront jamais des réalités, mais avec le temps, les graines deviennent des arbres immenses.

"Le gland d'aujourd'hui est le chêne de demain" (D. Icke)

Choisir, c'est faire confiance ; faire confiance, c'est choisir. S'engloutir dans les fantasmes, c'est choisir l'illusion et lui faire confiance... et plus de temps on passe en sa compagnie, plus la réalité parait incompréhensible, étrange et répugnante. Au final, c'est le rêve qu'on finit par prendre pour la réalité, et la réalité qu'on prend pour un rêve.

Autre différence entre les rêves-fantasmes et les rêves-projets : les rêves-fantasmes encouragent le farniente, l'indolence et l'apathie ; les rêves-projets poussent à l'action.

11 août 2006

"Qui suis-je?"

On a tous besoin d'avoir une réponse à cette question. On a tous besoin de savoir qui on est pour fonctionner dans le monde.

Les personnes qui ne savent pas du tout qui elles sont - il y en a - sont coincées, ligotées par un point d'interrogation en noeud coulant. Leur incertitude sur un point absolument fondamental, les paralyse.

A cette question vitale, il y a de "bonnes" et de "mauvaises" réponses.

Pour comprendre comment il peut y avoir une mauvaise réponse à la question "qui suis-je?", il faut visualiser son identité comme une maison. Où va-t-on la construire?... Sur quel type de terrain ?

Si l'on se définit par son métier, on construit la maison de son identité sur du sable. Au moindre glissement du terrain, tout se cassera la figure. Il suffit d'une mise à pied, d'un congé qui se prolonge... pour que tout tombe. Ceux qui décident "je suis plombier, c'est ça mon être" (plombier ou homme d'affaire, ou n'importe quoi d'autre...) mettent au centre ce qui ne devrait être qu'à la périphérie. Ils donnent à un point de détail contingent la place de l'essentiel.

Résultat : dès qu'ils changent de métier ou que leurs vacances se prolongent, ils sont perdus, désorientés. Privés de leurs repères.

Pour être solide et rassurante, la maison de l'identité doit être batie sur du roc : une base inaltérable.

Plusieurs possibilités : revenir à la base. Qui suis-je ?.... Un être humain. Plus précisément, une femme (ou un homme). Ces réponses ouvrent elles-mêmes sur beaucoup de questions (c'est quoi, un être humain ?... le cousin germain d'un singe, ou autre chose ?... c'est quoi un homme, une femme ?) mais elles ont le mérite de ne pas être à la merci des circonstances. Quoiqu'il arrive, on restera un être humain, une femme.

Mais bien sûr, personne ne peut se satisfaire d'une définition aussi générale. On veut savoir de manière plus spécifique et précise, ce que l'on est, qui l'on est.

La solution la plus banale consiste à se définir par son passé - et ce qui s'est passé hier, c'est déjà du passé. On dit : "je suis timide", parce que jusque là, on l'a été. Ou : "je suis angoissé, nerveux" parce que jusque là, on l'a été. Ou : "je suis rêveuse" parce que jusque là, on l'a été.

Ce type de définition de soi paraît juste - mais il représente mine de rien un contrat passé avec l'avenir : "je m'engage à rester toujours la même personne, quoiqu'il arrive, et quand bien même ce que je suis ne me satisfairait d'aucune manière."

Se définir par ce qu'on a été dans le passé, c'est se programmer pour rester éternellement (c'est-à-dire, jusqu'à la mort) ce qu'on a été jusqu'à ce jour. C'est rater l'opportunité du présent, le présent du présent : aujourd'hui est le premier jour du reste de ta vie...

Bâtir son identité avec son passé, c'est bâtir une maison sans porte ni fenêtre dont on sera "l'hôte" à perpétuité.

Même si cette démarche parait à première vue moins rationnelle, il est infiniment plus sage de baser son identité sur son futur.
Il ne s'agit pas de se définir comme "le futur gagnant du loto", mais plutôt de clarifier à ses propres yeux son but, son objectif, et de le placer au centre de sa définition de soi.

Que cherche-t-on ?
Que veut-on au plus profond de soi ?...

Exemples : je veux être utile aux autres et m'améliorer. Ou : je veux servir la vérité. Je veux comprendre.

La vie n'est qu'un voyage, et de gré ou de force, nous ne sommes que des voyageurs. Notre identité est fugace comme nous le sommes ; la seule façon de la soustraire aux aléas, c'est de la fonder sur quelque chose de métaphysique, et donc de plus solide et durable que le monde matériel où tout bouge, s'use, s'effrite, s'effondre.

S'appuyer sur une direction, une intention, un choix, c'est bâtir la maison de son être sur de la roche - comme ces châteaux cathares dont les ruines surplombent encore le paysage, dix siècles après leur construction.

10 août 2006

Penser par soi-même (une méthode)

Lorsqu'on a le noble projet de penser par soi-même, c'est-à-dire de se faire une opinion personnelle sur un sujet donné, que faut-il faire ?...

Il ne suffit pas de se triturer solitairement la cervelle, car cet exercice ressemble trop au mouvement circulaire du poisson rouge dans son bocal pour mener quelque part. En gros, il n'y a pas mille méthodes possibles, mais une seule : examiner les différents points de vue existants sur la question.

Facile à dire, beaucoup plus difficile à faire.

En effet, on est conditionné par les idées auxquelles on adhère déjà : conditionné à ne voir, dans le paysage environnant, que ce qui confirme, appuie, étaie... nos anciennes et respectables croyances, celles auxquelles on s'identifie au point de les prendre pour nous-mêmes.

Le début de la sagesse, a dit quelqu'un de très sage, c'est de comprendre que d'autres points de vue sont possibles.

Ce qui ne signifie pas que "toutes les pommes du panier ont exactement le même goût" ni que "toutes les opinions se valent" ou que "la vérité, ça n'existe pas..." Envisager plusieurs points de vue sur un sujet donné ne conduit pas à un relativisme nivelant, mais plutôt à des prises de conscience.

Examiner plusieurs points de vue, cela signifie concrètement en examiner au moins deux : le pour et le contre.

Le pour et le contre de l'ésotérisme ; le pour et le contre du féminisme ; le pour et le contre de la peine de mort ; le pour et le contre de... n'importe quel sujet qu'on veut explorer vraiment en profondeur pour s'en faire une opinion personnelle.

Ce n'est pas aussi simple que ça en a l'air, car sur chacun de ses sujets on trouvera une masse absolument énorme de documents, textes, livres, articles, films, etc., qui vont dans un sens, et pratiquement aucun qui va dans l'autre.

Le monde étant ce qu'il est, il y a toujours un pour (ou un contre) démesuré, et un contre (ou un pour) ridiculement atrophié.

Ce qui ne signifie pas que l'opinion minoritaire qu'on va dénicher dans les recoins du net et de librairies où l'on n'avait jamais mis les pieds avant est fausse - simplement qu'elle n'est pas à la mode, qu'elle remonte le courant au lieu de le descendre.

Prenons un exemple précis : la théorie de l'évolution.

La théorie de l'évolution, tout le monde est tombé dedans quand il était petit. On y a droit à l'école, dans les musées, dans les films (les allusions qu'on y trouve dans les films américains sont innombrables, cela va de "La planète des singes" à "Voyage à travers le temps"...), les magazines. A moins de vivre dans une grotte au fin fond de l'Himalaya sans télé ni radio, on est obligé de savoir que l'Homme est le cousin germain du Singe.

On peut très bien en rester là, et s'en contenter toute sa vie. Car lorsqu'on croit à quelque chose, on ne se rend pas forcément compte qu'on y croit : on peut très bien avoir l'impression qu'on ne "croit" rien, que c'est seulement la vérité, la réalité.

L'Homme est le cousin du singe comme la terre tourne autour du soleil, ou comme l'Amérique est un continent.

Sauf que le début de la sagesse, c'est de comprendre que différents points de vue sont possibles... et le milieu de la sagesse, c'est de les examiner (quand à la fin de la sagesse, personne ne l'a encore trouvée).

Et c'est là que se dresse un obstacle de taille.

Car l'apprenti penseur qui se dit "ok, je vais me faire une opinion personnelle, je vais chercher le Contre, je vais lire ce que disent les adversaires de la théorie de l'évolution", se retrouve confronter à un noeud émotionnel assez difficile à dénouer.

Quel noeud ?...

C'est que les adversaires de la théorie de l'évolution sont (là je parle de ceux dont on peut trouver les écrits facilement en français) pour la plupart des croyants. Or, l'apprenti penseur s'il n'est pas croyant lui-même a un apriori très négatif à l'égard des croyants, qu'il soupçonne d'office d'être de mauvaise foi, de manquer d'objectivité, et d'une manière générale de ne parler que pour prêcher. Lorsqu'on est encombré par un tel préjugé, il est bien difficile de lire - et encore plus de s'ouvrir à une argumentation.

C'est pourtant indispensable lorsqu'on veut voir avec ses deux yeux.

Tant qu'on a eu accès qu'au pour (ou qu'au contre) sur un sujet donné, on ne le voit qu'avec un oeil. Pour regarder avec ses deux yeux, il est indispensable d'envisager le revers de la médaille, qui porte toujours une inscription impossible à imaginer à l'avance quand on ne regarde que le côté face : on ne peut pas deviner, ni inventer cet autre point de vue.
Pour le connaître, on doit le chercher.

Pour finir sur ce sujet de l'évolution, il y au moins un livre - le seul à ma connaissance qui soit traduit en français - d'un scientifique qui ne croit ni en Dieu, ni en la théorie de l'évolution, et qui représente une aperçu très appréciable du Contre : c'est L'évolution, une théorie en crise, du célèbre biologiste Michael Denton.

On peut le commander à cette adresse :

http://www.amazon.fr/gp/product/2080812289/402-9987942-6967350?v=glance&n=301061

Sur le chemin ardu de l'apprenti penseur (et on reste apprenti penseur toute sa vie...), se dresse donc plusieurs obstacles de taille.

- Le premier, c'est la paresse. Il est beaucoup plus facile et confortable de continuer à croire ce qu'on a toujours cru, ou de gober tout cru ce qui se raconte à la télé, que de faire des recherches et des lectures - ce qui représente du temps, de l'argent et des efforts.

- Le deuxième, c'est les émotions et l'identification affective. On est attaché émotionnellement à ce qu'on croit déjà ; on s'identifie à ses croyances au point de les prendre pour soi. Changer d'opinion - et dès qu'on se met à explorer un nouveau point de vue, c'est le risque et la chance que l'on court -, est une expérience émotionnellement destabilisante. C'est comme si l'image familière dans le miroir se mettait à bouger, comme si ses contours se modifiaient. D'une certaine façon, on devient quelqu'un d'autre et ça fait bizarre.

Pour surmonter le premier obstacle, la paresse, il faut être motivé par une perception claire de la valeur de ce que l'on recherche : la vérité.

Il n'y a rien de plus précieux à connaître que la vérité sur cette terre. C'est la vérité qui libère, c'est elle aussi qui permet d'avoir une prise sur le réel, de pouvoir agir - agir sur soi, sur les autres, sur le monde. Sans vérité, on est totalement démuni et impuissant. Que pourrait faire un poisson qui se prendrait pour un oiseau ?... Quel avenir aurait une poule qui prendrait les renards pour des chiens ?... La vérité donne le pouvoir sur soi et sur sa vie - il n'y a qu'elle qui puisse le donner.

Pour surmonter le deuxième obstacle, il faut se redéfinir soi-même non par rapport à ce qu'on croit déjà, mais par rapport à son aspiration principale : le noyau de notre être ce n'est pas l'athéisme, le communisme, l'enseignement ou le commerce, ni rien de ce qu'on croit ou qu'on fait déjà, mais ce qu'on veut : la vérité. Le centre de notre être, ce qui nous définit en tant qu'être humain, ce ne sont pas nos croyances contingeantes ni notre passé plus ou moins valable, mais bien cet amour de la vérité, cette quête de la vérité.

Si l'on parvient à se visualiser sous ce jour, on ne craindra plus de perdre ses contours en changeant d'opinion, et on ne refusera plus une vérité nouvelle sous prétexte qu'elle nous dérange dans nos habitudes et notre définition de nous-même ; l'on sera prêt au contraire à troquer des croyances anciennes contre d'autres idées plus rationnelles, et à subordonner nos émotions à notre logique - ce qui est bien souvent la meilleure chose à faire...

A première vue...

Bizarrement (ou pas), on n'entend jamais personne dire "à deuxième vue" ou "à troisième vue, je dirais que..." Le langage n'a entériné comme expression courante qu' "à première vue".

Est-ce significatif ?...

La première vue, c'est le regard frivole et superficiel qu'on jette de loin sur les choses. Si quelque chose brille - un gros faux diamant par exemple - on le verra. Sinon, non. La première vue, c'est la vision floue et négligente du myope qui a oublié ses lunettes. Sa vision du monde est tellement basique, tellement pauvre, que n'importe quelle tâche verte ayant à peu près la forme, passera toujours à ses yeux pour un arbre.

Il y a des lois naturelles, physiques, qui ont leur exact équivalent dans le monde moral. Ainsi, pour monter, il faut faire beaucoup plus d'efforts que pour descendre - et pour s'améliorer et se perfectionner au niveau moral, il faut aussi faire beaucoup plus d'efforts que pour se laisser aller à tous ses défauts.
Une autre loi physique qui trouve sa contre partie dans le monde invisible, est l'impossibilité d'identifier correctement une chose qu'on ne voit que de loin. A 100 mètres, un diamant est impossible à distinguer d'un vil éclat de verre : pour savoir à quoi on à affaire, il est nécessaire non seulement de s'en approcher, mais de l'examiner de très près.

Les joailliers ont d'ailleurs des loupes spéciales pour scruter les détails les plus infimes de leurs pierres. S'ils sont de véritables spécialistes, c'est bien parce qu'ils utilisent (à bon escient) ce type d'instrument.

Dans le monde parallèle et invisible des idées, il en est de même. Une idée n'est connue que si on l'examine de très près : à une certaine distance, impossible de savoir s'il s'agit d'un authentique rubis ou d'une perle en verre.

Les décorateurs de théâtre savent que sous les feux de la rampe, ce ne sont pas les vrais diamants qui brillent le mieux, mais les faux. Pour que l'effet soit réussi, le strass et les paillettes sont indispensables. Ce qui a l'air vrai vu de loin, est souvent ce qui est le plus faux vu de près.

Se contenter d'une "première vue", croire aux idées qui ont l'air vraies et convaincantes vues de loin, est l'équivalent psychologique de ces comportements bien connus :

- Croire que ce qu'il y a dans la boite, est ce qui est inscrit sur l'étiquette, sans vérifier en ouvrant.

- Chercher un objet qu'on a perdu non là où on l'a perdu, mais là où il y a de la lumière pour chercher, parce que c'est plus pratique.

- Prendre une route qui ne mène nulle part (ou dans les ronces) parce qu'elle est agréable et qu'elle descend.

Une question qu'il n'est pas inutile de se poser, quelle que soit d'ailleurs les circonstances, est celle-ci : est-ce que je cherche la réalité ou l'image ? la substance ou l'apparence ?...

Si l'on ne cherche que l'image, alors il ne faut pas s'étonner de ne trouver qu'elle. C'est-à-dire, un mirage. Illusion qui ne nourrit pas, ne soutient pas, et se déchire dès qu'on s'y appuie, comme un trompe l'oeil, la toile peinte d'un décor de théâtre.

Si l'on cherche la réalité par contre, alors on ne peut pas se dispenser de regarder de près, d'examiner en détail, de dépasser la zone du flou artistique pour arriver à celle de la précision et de la rigueur. Dire que les apparences sont trompeuses, c'est dire beaucoup plus qu'un lieu commun.

L'intelligence n'est pas un don inné que l'on a ou que l'on n'a pas, mais un outil que tout un chacun possède. Chaque être humain ou presque dispose de facultés rationnelles tout à fait opérationnelles.
Seulement voilà : la plupart des gens ne souhaitent tout simplement pas les utiliser. Alors ils laissent rouiller leur intelligence au garage, derrière une voiture amoureusement entretenue et une tondeuse soigneusement bichonnée, étincellante...

Se servir de son intelligence, c'est aller plus loin qu'une "première vue" paresseuse, refuser le jeux fascinant et trompeur des images pour partir en quête de la réalité occulte qui se cache derrière leur surface.

09 août 2006

Penser par soi-même ?

S'il y a bien une expression galvaudée, c'est celle-là : penser par soi-même.

Tout le monde semble bien d'accord pour reconnaître qu'il est important, ou du moins méritoire, de penser par soi-même.
Mais qu'est-ce que ça implique concrètement ?... Et à quoi reconnaît-on qu'on pense par soi-même ?....

Tout d'abord, on peut rappeller que "penser par soi-même" est un équivalent strict de "penser". En effet, lorsqu'on ne pense pas par soi-même, on ne pense pas : on se contente de se faire l'écho des idées de quelqu'un d'autre (ou de quelques autres).
On s'imagine parfois que l'expression "penser par soi-même" correspond à un état de concentration extrême, crispé et solitaire - quelque chose comme le penseur de Rodin, en plus constipé.
Penser par soi-même demande au contraire qu'on aille chercher ce que les autres pensent. Toute la différence (et elle est énorme) avec le fait de "penser par les autres", c'est-à-dire de ne pas penser mais juste de réfléchir bêtement comme un miroir, est dans le verbe chercher.

En effet, il a deux façons très différentes de rencontrer les idées des autres.

1/On peut les attraper comme on attrape les microbes, avec l'air qu'on respire - c'est d'ailleurs leur mode de propagation le plus courant.

2/ On peut les chercher activement quelque part - livre, conférence, article, site web, discussion, etc.

Lorsqu'on les attrape, c'est en réalité elles qui nous attrapent. Elles nous dominent et nous mènent par le bout du nez sans même que nous nous en rendions compte. En effet, nous ne savons même pas que nous croyons quelque chose - pour nous, c'est la réalité, la vérité, une évidence indiscutable. Un peu comme quelqu'un qui verrait le monde à travers des lunettes déformées et colorées, mais qui ne le saurait pas : il prend sa vision cubiste ou expressionniste pour la réalité qui l'entoure.

Lorsqu'on les cherche, les idées nous dominent aussi - mais dans la mesure où l'on a souffert pour les trouver, on sait du moins qu'il s'agit d'idées. Et surtout, cette recherche préalable fait qu'on a bougé sa tête, qu'on a changé - même si ce n'est que sur un point de détail - ses croyances. Bref, on est devenu moins bête...

Le proverbe trivial Il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis comporte une bonne part de vérité.

En effet, quelqu'un qui n'a jamais changé d'opinion sur rien est dans l'un de ces deux cas :

1/Il a toujours connu la vérité sur tout et ne veut pas troquer la clarté contre l'obscurité, la vérité contre l'erreur.

2/Il n'a jamais réfléchi à rien et se satisfait parfaitement de continuer à croire jusqu'à la mort aux idées bactériologiques qu'il a respiré à la naissance.

02 août 2006

Amour inconditionnel ?

Dans les années soixante-dix, une idée entièrement nouvelle, inconnue auparavant, a commencé à être semée dans les livres, les journaux, la télévision, le cinéma, la radio... partout.

Cette idée a germé, avec le temps c'est devenu un arbre immense, solidement enraciné dans toutes les têtes : L'amour doit être inconditionnel.

Actuellement, cette idée règne aussi bien dans la religion (Dieu serait "amour inconditionnel") que la psychanalyse, le développement personnel ou les manuels du type Comment élever son enfant ? ou Comment réussir sa vie de couple ? Tout le monde est d'accord : l'amour doit être inconditionnel. Tout le monde le dit, tout le monde l'explique, tout le monde l'affirme : l'amour doit être inconditionnel.

C'est devenu une évidence si universelle, que personne - mais vraiment personne - n'ose apporter ne serait-ce qu'un bémol à ce dogme. L'amour doit être inconditionnel, point final.

J'y ai cru comme tout le monde. A première vue, cela parait un principe magnifique, "l'amour inconditionnel". On imagine quelque chose de grand, de fort, de doux, d'enveloppant - quelque chose qui ne juge pas, ne condamne pas, mais accepte et englobe. Le grand confort... presque le ventre de maman.

Mais à seconde ou troisième vue, qu'en est-il ? Car on a trop tendance à juger les idées à la va-vite, sur leur apparence, prenant le joli point brillant à la surface de l'eau pour un effet du soleil, quand il s'agit en réalité de la pointe d'un iceberg invisible, vers lequel on se dirige en toute inconscience, capitaine du Titanic.

Inconditionnel, ça veut dire quoi, exactement ? Inconditionnel, ça veut dire sans aucune condition, quelle qu'elle soit. Aimer inconditionnellement quelqu'un, ça veut dire l'aimer et continuer à l'aimer, quoiqu'il fasse, quoiqu'il dise, quoiqu'il arrive.
Dans l'abstrait, c'est grandiose.

Et maintenant, deux exemples d'amour inconditionnel tirés de la réalité concrète :
- La femme de Dutroux. Elle l'a aimé inconditionnellement, et l'a aidé, par amour inconditionnel, à vivre jusqu'au bout sa passion des fillettes prépubères.
- Jacqueline B***. Elle est restée, par amour inconditionnel, avec Antoine S*** pendant cinq ans. Antoine en a profité pour la violer en compagnie de ses amis. Ils se sont bien amusés.

Est-ce que l'on doit aider son mari psychopathe à violer et tuer, par amour inconditionnel ? est-ce que l'on doit supporter patiemment les pires sévices, les pires tortures, par amour inconditionnel ? Est-ce que l'on doit aimer les tueurs en série, les pervers, les pédophiles ? Après tout, si l'amour doit être inconditionnel, eux aussi y ont droit.

Si l'on répond "non", alors il est faux que l'amour doive être inconditionnel et il faut examiner de plus près cette croyance séduisante et illusoire.
Si l'on répond "oui", c'est qu'à force d'adhérer à des idées fausses, on a perdu toute notion de la différence entre le bien et le mal - mais il n'est jamais trop tard pour récupérer son bon sens.

En fait, tout dépend des conditions.
Aimer quelqu'un à condition qu'il nous invite tous les jours au restaurant, ce n'est pas de l'amour mais une exploitation raisonnée du portefeuille de l'autre. Aimer quelqu'un à condition qu'il nous fasse sans arrêt des compliments, ce n'est pas de l'amour mais du narcissisme.

Mais il y a des conditions toutes différentes qui, elles, sont extrêmement constructives.

Qu'est-ce qui motive un enfant dans son travail ?...
C'est de voir la satisfaction du maître quand il fait des progrès, et au contraire son visage fermé quand il ne travaille pas. Ce qui le pousse en avant, c'est un amour complètement conditionnel : s'il avait droit à des sourires amicaux lorsqu'il chahute, il perdrait les trois-quart de sa motivation.
Prôner "l'amour inconditionnel" comme on le fait, revient à décourager l'apprentissage. S'il n'y a aucune carotte émotionnelle pour les faire avancer dans le bon sens, pourquoi les enfants se fatigueraient-ils ?... S'ils sentent qu'on les aimera exactement de la même façon quoiqu'ils fassent ou qu'ils ne fassent pas, qu'ils soient sages et appliqués comme de petits anges ou insupportables comme de petits diables, et quand bien même ils ne feraient aucun effort, comment pourraient-ils se construire ?...
Personne n'est prêt à faire longtemps des efforts s'il n'a aucun espoir de récompense - et en particulier, aucun espoir de récompense émotionnelle.

Pour progresser, les enfants ont besoin de sentir un amour sainement conditionnel, c'est-à-dire un amour qui diminue ou augmente selon leur comportement et leurs choix. S'ils savent que leur bonne volonté, leurs efforts pour s'améliorer leur rapportera un "bonus" affectif, ils redoubleront d'effort.

Mais cette méthode pédagogique très classique, vieille comme le monde, est aujourd'hui complètement out.
Tout le monde a la tête programmée pour trouver ce système de récompense horrible, ignoble - et tant pis pour les enfants, si au nom de l'amour inconditionnel (nouvelle divinité à la mode) ils n'apprennent rien, même pas à apprendre et qu'en conséquence, ils se retrouvent complètement démunis devant les difficultés inévitables de l'existence.
Ce ne sera pas la première fois qu'on sacrifie des êtres humains à une idée-idole...

Sur ce point comme sur bien d'autres, un adulte n'est qu'un enfant pour qui le temps a passé.

On ne fait pas de progrès seulement "pour soi-même", indépendamment de tout contexte extérieur. On ont besoin de savoir que quelqu'un d'autre veut qu'on progresse, est heureux dès qu'on progresse, et sera mécontent si l'on régresse.
Petie illustration autobiographique : j'ai un mari adorable qui me pousse sans arrêt à faire des progrès. Il ne me laisse jamais me reposer sur mes (maigres) lauriers, ni dire ou croire que "je suis comme ça depuis toujours, alors ce n'est pas maintenant que je vais changer". C'est grâce à son amour intelligement conditionnel que j'avance : je sais qu'il m'aime d'autant plus qu'il me voit forte, courageuse, et déterminée à triompher de mes faiblesses.

28 juillet 2006

Pourquoi ne trouve-t-on que ce que l'on cherche ?

Ce n'est pas une règle absolue, mais en général, on ne trouve que ce que l'on cherche. Car même si on trébuche sur quelque chose de très précieux, si on n'a pas cherché ce quelque chose, il y a de forte chance qu'on se relève, qu'on s'époussette, et qu'on continue sa route comme si de rien n'était.

En effet, on ne mesure pas la valeur de ce qu'on n'a jamais cherché.

Qui sait ce que vaut l'argent ? Ceux qui en manque et qui peinent pour l'obtenir. Qui sait ce que vaut la vérité ? Ceux qui la cherchent et peinent à la trouver. Qui sait ce que vaut l'amour ? Celui qui a été privé de câlin quand il était enfant, et qui a cherché partout le sentiment doux et chaud qui lui a manqué petit.

Donnez un trésor à quelqu'un qui n'a jamais cherché aucun trésor, et il le laissera là - croyant que si on le lui offre gratuitement, c'est qu'il ne s'agit que de pacotille sans valeur. Ou peut-être qu'il jugera que le poids du trésor, qu'il devrait ramener chez lui sur son dos, est trop lourd pour lui...

Les mensonges auxquels on croit : des indice pour les détecter

Il n'y a malheureusement pas de critère évident qui permette de distinguer la vérité de l'erreur. Cependant, certains signes et indices peuvent mettre sur la voie...

Si l'on mettait face à face, pour un combat équitable, la vérité et le mensonge, il est quasiment certain que la vérité triompherait. En effet, la vérité est en adéquation avec le réel et l'explique : sa cohérence, sa pertinence, son adéquation totale avec le réel, font sa force. Le mensonge par contre est en décalage avec la vérité comme avec le réel - ce qui le rend fragile comme un décor de théâtre. L'examiner de près, c'est dévoiler la supercherie.

Le mensonge ne survit donc que grâce à des effets spéciaux (et spécieux) : éclairage sélectif, pénombre savamment entretenue, effets d'optique et trompe l'oeil... Il ne supporte pas la lumière du grand jour, qui révèlerait tous ses trucs.

Si - donc - on ressent par rapport à une certaine croyance qu'on héberge une impression de confusion, de pénombre et de mystère tenace, il y a de forte chance que cette croyance en question soit mensongère, ou partiellement mensongère.
Si, de plus, on s'aperçoit qu'on est incapable d'expliquer clairement cette croyance à quelqu'un, ou qu'on se sent stressé, angoissé, à l'idée de la présenter au grand jour... c'est peut-être qu'on sent confusément qu'elle ne résisterait pas à la lumière, étant l'enfant de l'ombre et du trucage.

Lorsqu'expliquer la croyance mise sur la sellette déclenche confusion mentale et angoisse, on tient là un indice précieux : cette idée est très probablement de la fausse-monnaie qu'on prend pour de l'or.

Mais il y a un autre indice tout aussi révélateur et significatif. C'est la colère et le refus d'en discuter. Le fait de s'emporter, d'insulter celui qui ose ne pas partager une croyance que l'on possède, ou plutôt qui nous possède, est un signe presque certain que l'idée en question n'est qu'une chimère.
Si l'autre reste calme et courtois, et que le simple fait qu'il contredise notre opinion nous rend amer et furieux, prêt à lui cracher rageusement à la face, il y a de forte chances que cette opinion si précieuse, cette "vérité" auquel on s'accroche, n'est qu'un mensonge, un mirage.

En effet, si l'on se sentait dans son fort intérieur sûr de la vérité de sa croyance, on en discuterait calmement, sans craindre que l'autre puisse nous la faire perdre par ses arguments.
Refuser de discuter (quand l'autre est de bonne compagnie et ne fait pas preuve d'agressivité), c'est avouer sa faiblesse, ou plutôt, avouer la faiblesse misérable de ce à quoi on croit.

Le propre d'une discussion, c'est de faire bouger les idées : si l'idée n'est qu'une idole de verre, il suffit de la déplacer pour qu'elle se brise. C'est pour cela qu'on se sent si mécontent, si furieux, lorsque que quelqu'un porte la main sur ce "trésor" fragile et illusoire que l'on chérit.

Un sens à sa vie : faut-il le "donner" ou le "trouver" ?

Donner un sens à la vie, donner un sens à sa vie, trouver le sens de la vie, trouver le sens de sa vie... Mine de rien (ou mine de quelque chose), toutes ces expressions ne sont pas du tout équivalentes.

1/ Donner du sens à la vie, suppose que la vie n'en a pas à la base - car si elle en avait déjà un vrai, il n'y aurait aucun intérêt à lui en donner un autre, inévitablement moins authentique que le premier. Si l'on peut, ou si l'on doit "donner un sens à la vie", c'est que la vie est absurde. Cette absurdité douloureuse, insupportable, doit être masquée par une couche de peinture - de sens - pour devenir supportable.

Conseiller ou se conseiller de "donner un sens à la vie", c'est donc répondre - déjà - à une question existentielle fondamentale : la vie a-t-elle un sens ?...
Non, elle n'en a pas - et c'est pour ça qu'il faut s'efforcer de lui en rajouter un, comme on rajouterait une couronne de roses à une tête de mort, pour rendre son rictus moins déplaisant.

2/ Donner un sens à sa vie. Cette expression ressemble beaucoup à la première, mais elle part d'un constat un peu différent. Le constat que ma vie à moi (et non la vie en général) n'a pas de sens... Et qu'il faut y remédier. La grande question : comment ?

3/Trouver le sens de sa vie. Cette fois-ci, on suppose que ce qui semble absurde à première vue, ne l'est pas. Le sens existe... mais on ne l'a pas encore découvert. Là encore, toute la difficulté est dans le comment ?
La plupart des gens qui sentent que le sens de leur vie leur échappe, se précipitent vers un autre métier ou une psychanalyse pour résoudre le problème. C'est peut-être mettre la charrue avant les boeufs.
Comment pourrait-on trouver le sens de sa vie, tant qu'on ne connaît pas le sens de la vie ?... L'individu moderne oublie qu'il n'est qu'un échantillon d'humanité.

4/Trouver le sens de la vie : on ne peut comprendre le cas particulier que lorsqu'on a saisi la règle générale. Pour comprendre un être humain singulier, noeud bien spécifique de problèmes, il faut déjà comprendre ce qu'est l'humanité.
L'ambition de se connaître soi-même, qui est grande, belle et légitime, oublie souvent qu'on n'identifie pas un récipient en l'explorant seulement de l'intérieur. Pour savoir s'il s'agit d'une théière, d'un bol ou d'un pot de chambre, il faut en sortir et le voir du dehors de manière objective.
Pour se connaître, l'introspection ne suffit pas : il faut aussi de l'exspection - le mot existe au moins ici.

Pour trouver le sens de sa vie - cas spécifique - il faut donc commencer par trouver le sens de la vie - loi générale. Or... On ne trouve que ce que l'on cherche. Et pour chercher quelque chose, il faut d'abord croire à son existence : personne ne cherche de licorne, hormis ceux qui croient à leur réalité.

Pour trouver le sens de la vie (grâce auquel on pourra connaître le sens de sa vie), il faut donc commencer par croire que la vie a un sens bien réel, un sens "objectif" et connaissable... même si on ne le connaît pas encore.

27 juillet 2006

La naïveté

La naïveté est plutôt mal vue, à notre époque. Le mot lui-même évoque quelque chose d’un peu bébête. Je me rappelle, lors d’une circonstance bien précise, m’être fait rabrouée avec hauteur pour ma « naïveté » intellectuelle par une spécialiste (il s’agissait de langage, justement).
Mais c’est quoi, la naïveté ?

Etymologiquement, c’est une caractéristique, ou une qualité, qui est de naissance : naïveté vient de naïf, qui vient de nativus.

La naïveté, c’est cette qualité précieuse qui fait que les enfants posent des questions si pertinentes… alors que les adultes n’en posent plus, quoi qu’ils n’aient pourtant pas trouvé les réponses.

Le fait de se questionner, et de questionner les autres, de chercher les « pourquoi », est naïf.

Le fait de garder un air entendu et un silence prudent, faussement informé (du genre « je sais, je sais ») dans des circonstances étranges où l’on ne comprend rien, est le contraire de la naïveté. Ainsi de Perceval, lorsque le Graal passe devant lui : la scène est extrêmement bizarre et pourtant, il ne pose aucune question. C’est pourquoi il échoue dans sa quête initiatique.

Voici le passage du roman de Chrétien de Troye :

« Tandis qu'ils parlaient de choses et d'autres, un jeune valet, qui porte une lance blanche qu'il tient par le milieu, sort d'une chambre ; il passe entre le feu et ceux qui étaient assis sur le lit. Tout le monde pouvait voir la lance blanche et l'éclat de son fer. Il sortait une goutte de sang à la pointe de la lance et cette goutte vermeille coulait jusqu'à la pointe. Le jeune Perceval qui vient d'arriver en ces lieux voit ce spectacle surprenant mais il se retient de demander comment cela peut se produire, car il se rappelle la recommandation de celui qui lui a appris la chevalerie : il faut se garder de trop parler. Il a donc peur, s'il pose une question, qu'on le trouve grossier et c'est pour cette raison qu'il ne demande rien. […] Perceval vit passer les jeunes gens mais il n'osa pas demander qui l'on servait dans ce graal, car il pensait toujours à la recommandation du sage seigneur. J'ai bien peur que le mal ne soit déjà fait, car j'ai souvent entendu dire qu'on peut parfois trop se taire, tout comme on peut parfois trop parler. Mais cependant, le jeune homme ne leur pose aucune question, ni pour son bien, ni pour son malheur. […] Pendant ce temps, le graal traversa encore la salle devant eux - le jeune homme ne demanda pas qui l'on servait avec ce graal. Il s'en gardait à cause du seigneur respectable qui lui avait conseillé de ne pas trop parler : ce conseil lui reste en mémoire, il ne cesse d'y penser. Mais il est plus silencieux qu'il ne devrait l'être. À chaque mets que l'on apporte, il voit le graal repasser juste devant lui, sous ses yeux, mais il ne sait pas à qui il sert. Il voudrait bien le savoir et il se dit qu'il demandera, avant de partir du château, à l'un des serviteurs de la cour. Mais il préfère attendre le lendemain matin, quand il quittera son hôte et tout son entourage. Il remet sa question au lendemain et il s'occupe seulement de bien manger et de bien boire. D'ailleurs, il ne regrette rien parce qu'on sert à la table des mets et des vins tous aussi délicieux que plaisants. »

Le jeune Perceval, un peu trop civilisé par les conseils de prudence et de politesse qu’on lui a prodigué, a donc perdu sa naïveté première : il s’interroge dans son for intérieur, mais ne pose pas de question. Au lieu d’interroger naïvement, il profite du repas. C’est ce qui lui fait rater une opportunité unique – et des opportunités exceptionnelles, on n’en a parfois qu’une seule dans sa vie.
Lorsqu’on la rate, on rate tout.

La crédulité est un défaut, mais la naïveté n’en est pas un. Au contraire : elle est intimité, contact avec la saine nature, avec le bon sens interrogatif et chercheur, questionneur, de l’enfance.
Perdre sa naïveté, ce n’est pas gagner en intelligence ou perspicacité, mais gagner en cynisme, en frilosité peureuse, effrayée (par le jugement des autres), en indifférence apathique, anesthésiée : perdre sa naïveté, c’est perdre.

Heureusement, la naïveté se retrouve, et ce n’est pas parce qu’on s’en est éloigné un temps qu’on ne peut pas renouer avec elle.

Crédule, l’enfant croit tout ce qu’on lui raconte –c’est sa faiblesse.
L’adulte se croit très malin, et cherche souvent la vérité dans ce qui lui paraît compliqué, mystérieux ou paradoxal, contradictoire… Autrement dit, l’adulte cherche souvent midi à minuit – c’est sa faiblesse.

L’idéal serait de chercher à comprendre comme un enfant, et d’examiner les réponses que le monde et les autres nous propose, avec un sens critique d’adulte.

Chercher le sens de la vie ou faire la vaisselle ?

Faut-il cultiver son jardin ou chercher le sens de la vie ? Certains choisissent sans le moindre état d’âme de se consacrer corps et âme à la mise en valeur de leurs bégonias et tomates - ou de tout ce qui peut en tenir lieu dans une existence… Cela va de la planification des vacances à la construction d’une maison achetée à crédit, en passant par celle d’une Tour Eiffel en allumettes.

Pour ces gens-là, l’important c’est les détails. Faire la vaisselle, et tout ce qui s’ensuit, est l’essentiel. Et, aussi étonnant que cela puisse paraître quand on ne fonctionne pas comme eux, ils semblent heureux comme ça.

Et puis il y un autre type de personnalité. Pour ceux-là, l’essentiel est une démangeaison, une absence, un manque cruel, un vide douloureux qu’ils comblent comme ils peuvent : par des rêves, des lectures et des films, des projets grandioses et irréalistes, de l’alcool, des rires un peu grinçants, une quête de sexe ou d’impossible…

Ceux-là cherchent le sens de la vie, même s’ils ne savent pas où chercher ni comment chercher. Et lorsque les autres secouent la tête avec une compassion un peu condescendante devant le chaos qu’ils font de leur existence, ils n’ont rien à objecter, rien à répondre – un peu comme le vilain petit canard ne trouve rien à répondre à la poule et au chat. Je cite le passage du conte d’Andersen, car il est plein d’humour et d’enseignement :
Le caneton resta à l'essai, mais on s'aperçut très vite qu'il ne pondait aucun oeuf. Le chat était le maître de la maison et la poule la maîtresse. Ils disaient: «Nous et le monde», ils pensaient bien en être la moitié, du monde, et la meilleure. Le caneton était d'un autre avis, mais la poule ne supportait pas la contradiction.
--Sais-tu pondre? demandait-elle.
--Non.
--Alors, tais-toi.
Et le chat disait:
--Sais-tu faire le gros dos, ronronner?
--Non.
--Alors, n'émets pas des opinions absurdes quand les gens raisonnables parlent. Le caneton, dans son coin, était de mauvaise humeur ; il avait une telle nostalgie d'air frais, de soleil, une telle envie de glisser sur l'eau. Il ne put s'empêcher d'en parler à la poule.
--Qu'est-ce qui te prend, répondit-elle. Tu n'as rien à faire, alors tu te montes la tête. Tu n'as qu'à pondre ou à ronronner, et cela te passera.
--C'est si délicieux de glisser sur l'eau, dit le caneton, si exquis quand elle vous passe par-dessus la tête et de plonger jusqu'au fond!
--En voilà un plaisir, dit la poule. Tu es complètement fou. Demande au chat, qui est l'être le plus intelligent que je connaisse, s'il aime glisser sur l'eau ou plonger la tête dedans. Je ne parle même pas de moi. Demande à notre hôtesse, la vieille paysanne. Il n'y a pas plus intelligent. Crois-tu qu'elle a envie de nager et d'avoir de l'eau par-dessus la tête?
--Vous ne me comprenez pas, soupirait le caneton.
--Alors, si nous ne te comprenons pas, qui est-ce qui te comprendra! Tu ne vas tout de même pas croire que tu es plus malin que le chat ou la femme... ou moi-même! Remercie plutôt le ciel de ce qu'on a fait pour toi. N'es-tu pas là dans une chambre bien chaude avec des gens capables de t'apprendre quelque chose ? Mais tu n'es qu'un vaurien, et il n'y a aucun plaisir à te fréquenter. Remarque que je te veux du bien et si je te dis des choses désagréables, c'est que je suis ton amie. Essaie un peu de pondre ou de ronronner!
--Je crois que je vais me sauver dans le vaste monde, avoua le caneton.

Tu es complètement fou…
Ce que tu dis est absurde…
Tu n’as qu’à pondre ou ronronner (ou faire du sport, faire le régime, avaler un cachet, te prendre en main, etc.) et ça te passera…

Refrain connu, que les personnes pour qui l’essentiel n’est pas de faire la vaisselle ont entendu souvent. Mais à la différence du vilain petit canard, qui lui connaît ce dont il a la nostalgie, ceux qui souffrent de ne pas connaître le sens de leur vie ignorent ce qui leur manque. Ils ont bien une nostalgie, mais une nostalgie indistincte, vague : souvenir effacé par l’amnésie d’un absolu océanique, pur et frais – d’un renouvellement, d’une origine perdue – d’un quelque chose d’infiniment plus grand que les assiettes à laver, d’infiniment plus fort que tous les égoïsmes et volontés des hommes.

Et c’est précisément cette ignorance qui fait leur faiblesse face à toutes les « poule » et tous les « chats » du monde, qui eux réussissent fort bien dans leurs spécialités. Les animaux domestiques ne souffrent pas de leur ignorance : le sens de la vie ne les intéresse pas, tout simplement. Ils n’ont pas le temps, ils ont des choses plus importantes à faire (pondre, ronronner), des problèmes plus fondamentaux à résoudre : à quelle heure la fermière apportera le grain ?… Y aura-t-il du lait à laper ce soir ?… A quand les prochains poussins ?…

Les vilains petits canards du monde humain ont la nostalgie d’un quelque chose qu’ils ignorent, d’un quelque chose qui leur manque, et dont l’absence creuse le centre de leur âme, la laissant vide et désolée comme une maison en ruine. Ce gouffre intérieur qui les fascine et où il tombe parfois, les laisse complètement démuni devant la vaisselle à faire. Ils savent, ou du moins ils sentent, qu’il y a bien plus important que les mille et une corvées de la vie quotidienne – même s’ils ne savent pas dire ce que c’est précisément.

Ils sont très motivés pour chercher le sens de leur vie – mais ils ne savent pas où chercher et personne ne leur montre le chemin.

Alors… chercher le sens de la vie ou faire la vaisselle ?

Chercher le sens de la vie et faire la vaisselle, car même lorsque tous les nœuds seront dénoués et toutes les questions, résolues, il y aura encore une vaisselle à faire.

24 juillet 2006

La vie est-elle un voyage touristique ?

Dans un voyage touristique, ce qui compte ce n'est pas l'arrivée (puisque c'est juste un retour au point de départ) mais simplement le trajet, les monuments à visiter, les explications à écouter, les paysages à admirer. On se distrait, on s'instruit un peu, on admire et c'est tout.

Si la vie est un voyage touristique, inutile de se casser la tête pour en chercher le sens - elle n'en a pas, ou juste ce qu'il faut pour ne pas s'ennuyer. Rien de plus.

Si la vie est un voyage touristique, rien n'est vraiment crucial, et les choix n'ont qu'une importance toute relative : Tour Eiffel ou Parthénon ?... Sicile ou Pays Bas ?... Au bout du compte, ça ne change pas grand chose.

Si la vie est un voyage touristique, on doit se contenter de ce qu'elle nous montre en surface sans chercher plus loin (le guide attend et il y a d'autres sites à visiter).

Si la vie est un voyage touristique, le secret du bonheur c'est de se la jouer touriste : flâneur, superficiel et moutonnier. Allons donc où les autres vont, regardons donc ce que les autres regardent, et ne pensons pas plus qu'ils ne pensent - on risquerait sinon de rater la prochaine visite guidée des remparts...

Si la vie est un voyage touristique, le plus important c'est de dépenser son énergie, son temps et son argent à voir ce que tant d'autres ont vu pour en retenir ce que tant d'autres ont retenu, c'est-à-dire rien.

Y a-t-il des preuves de l'existence de Dieu ?

Les philosophes du temps passé se sont un peu embrouillés dans leurs preuves. Il en reste une somme de textes obscurs, alambiqués, indéchiffrables, tirés par les cheveux.

Les athées convaincus en déduisent bien vite qu'il n'y a aucun argument valable qui appuierait l'existence de Dieu.

En réalité, des arguments qui tendent à prouver l'existence de Dieu, il y en a plein.

Ces arguments ne sont bien sûr pas des "preuves", en ce sens que l'on peut très bien ne pas être convaincu par eux.
Mais existe-t-il vraiment des preuves qui soient considérées comme telles par tout le monde ?... La liberté de l'être humain fait qu'il peut refuser de croire ce qu'il veut - c'est d'ailleurs ce qui fait sa grandeur... et parfois sa perte.

En cherchant bien, on trouverait certainement des gens qui ne sont pas d'accord avec 1+1=2.

Voici quelques uns des innombrables arguments en question :

- Argument par l'analogie.

Lorsqu'on voit un ordinateur, une voiture ou un avion, on sait très bien qu'ils ont été construits par quelqu'un de plus intelligent qu'eux. Même une tasse de café vide s'impose à nous comme la preuve que quelqu'un est passé par là.
Or, la moindre cellule est infiniment plus complexe que la plus complexe des usines : alors pourquoi n'en déduit-on pas qu'elle a été construite par quelqu'un de plus intelligent qu'elle ?...

Lorsqu'on voit ne serait-ce qu'un moulin à café, on sait très bien qu'il a été fabriqué par quelqu'un. On ne se dit pas que le moulin à café est issu directement d'un tronc d'arbre avec l'aide du le vent, de la pluie ou du hasard.
Alors comment se fait-il que devant des "choses" infiniment plus élaborées et complexes (les êtres vivants), on se dise qu'elles sont le résultat de la matière, du temps et du hasard ?

Logiquement, on devrait harmoniser ses réactions pour appliquer le même raisonnement à tous les systèmes complexes : croire que les boeing 747 ont été assemblé par l'évolution de la terre, l'érosion du métal, des modifications aléatoires... ou alors croire que les êtres vivants ont été créé par un être plus intelligent qu'eux, de même que les avions ont été conçu et assemblé par un être plus intelligent qu'eux.
Mais en fait, la logique un peu simplette mais très efficace que l'on utilise sans y penser dans la vie quotidienne se met sur "off" dès qu'on touche à des sujets plus métaphysiques : comme s'il y avait deux manières de raisonner.

- Argument par la probabilité zéro.

Les probabilités sont assez trompeuses, car même quand elles signifient l'impossibilité du hasard, elles ne sont jamais tout à fait nulles.
Exemple.

La probabilité qu'un éléphant se change soudain en danseuse étoile et danse "Le lac des cygnes" est certes très difficile à calculer, mais si on y parvenait, elle serait supérieure (supérieure d'un chouïa dérisoire) à un zéro tout rond. Les probabilités fonctionnent ainsi.

Or, pour qu'il y ait de la vie sur terre et qu'en particulier, nous les êtres humains y vivions, il a fallu et il continue à falloir un grand nombre de circonstances qui sont tout aussi probables que cette soudaine métamorphose d'un éléphant en danseuse. La liste de ces "conditions nécessaires mais pas suffisantes" est en réalité, infinie.
Il faut qu'il y ait du sel dans l'eau de mer...
Il faut que les nuages ne soient pas au ras du sol...
Il faut que l'eau se dilate en gelant au lieu de se contracter comme les autres liquides...
Il faut qu'il n'y ait plus de T-Rex...
Il faut qu'il y ait des plantes comestibles pour nous...
Il faut qu'il y ait de l'oxygène...
Il faut qu'on naisse avec une tête...
Il faut que la température ne soit ni trop chaude, ni trop froide...
Il faut qu'aucun météorite ne percute la terre...
Il faut que la chute des gouttes de pluie soit ralentie, freinée...
Il faut qu'il pleuve...
Il faut que l'eau existe...
Il faut que l'eau de pluie et l'eau de source soient potables... (si elle ne l'était pas on mourrait tous très vite).
Il faut qu'il existe des nourritures parfaitement adaptées à nos estomacs et nous apportant toutes les vitamines, etc., nécessaires à notre santé...
Il faut que le soleil soit à la bonne distance de la terre...
Il faut que les êtres humains aient des yeux pour la plupart...
Il faut qu'il y ait des terres fermes et pas seulement des océans...
Il faut que le coeur batte tout seul, même quand on dort...
Il faut qu'une barrière de protection filtre les rayons du soleil...
Il faut que les animaux prédateurs ne dévorent pas tous les autres animaux...
Il faut que les herbivores ne dévorent pas toutes les plantes...
Il faut que la photosynthèse existe...
Il faut l'attraction terrestre, le mouvement des planètes...
Il faut que toutes les générations précédentes sans exception aient eu une progéniture...
etc.

Chacune de ces conditions est totalement improbable, et leur conjonction à toutes est plus invraisemblable encore. Nous bénéficions d'une veine permanente qui rend notre existence possible (veine qui n'existe pas sur les autres planètes, où l'on n'a retrouvé aucune trace de vie). Cette veine miraculeuse est tout simplement impossible à expliquer par le hasard.

Croire que tous ces phénomènes bien précis qui, ensemble, rendent la vie possible sont de simples coincidences, revient à croire que la tour Eiffel a été assemblé par le vent, ou que lorsque de l'encre se renverse sur une page, les éclaboussures écrivent automatiquement un sonnet de forme régulière du plus beau style.

Dans la vie quotidienne, on constate cependant que les choses faites "par hasard" sont toujours ratées ou insignifiantes. Si on lance au hasard de la peinture contre un mur, cela ne donne jamais La Joconde.

Alors comment peut-on raisonnablement croire que des systèmes d'une complexité bien supérieure à la toile du plus grand maître, telle que par exemple la cicatrisation ou la grossesse (la liste est infinie), sont dûs au "n'importe quoi" qu'on appelle hasard ?

- Argument par le langage.

Tout le monde connait le sens du mot "Dieu", même les athées les plus athées. Ce mot existe dans toutes les langues. Ce n'est pas une preuve, certes. Mais les mots "universels" qui sont présents en toute langue désignent généralement quelque chose qui existe. Par exemple, les pronoms personnels (je, tu) correspondent bien à une réalité. Inversement, les mots qui ne correspondent qu'à un mythe, tels que "licorne" par exemple, ne se retrouvent pas dans toutes les langues.
Idem pour le "paradis" et "l'enfer", qui existent dans toutes les langues.

Le mot "créature" implique l'existence d'un créateur.

Il pleut, il fait soleil, il fait beau... C'est qui ce "il" qui décide du temps qu'il fait ? L'expression métaphorique "il fait la pluie et le beau temps" désigne une personne ayant tout pouvoir sur son environnement. A quoi correspond le "il" qui fait littéralement la pluie et le bon temps ?...

A de nombreuses questions, on ne peut répondre que par "Dieu", ou par un vague gargouillis de désaccord inarticulé. Par exemple :
Qui m'a donné des mains ?
Qui m'a donné des dents ?
Qui m'a donné des jambes ?...
Qui m'a donné une tête pour raisonner ?...
Dire que c'est "maman" n'est pas une réponse très convaincante, car si c'était maman qui m'avait donné tout ça, elle aurait décidé à l'avance de la couleur de mes yeux, de ma taille, de mon intelligence... bref de tout. De plus, elle pourrait expliquer comment elle m'a fabriqué (en commençant par une oreille, puis un pied, etc.)

- Argument - moins convaincant je l'avoue - par l'autorité et le nombre.

Des gens très bien (Moïse, Jésus, Abraham, Einstein...) ont cru que Dieu existe. Actuellement, le nombre de croyants dans le monde est supérieur à plusieurs milliards. Oui, c'est vague, mais je n'ai pas réussi à trouver plus précis.

- Argument par l'absurde.

Si Dieu n'existait pas, la théorie de l'évolution serait vraie, et l'on aurait retrouvé des milliards de "chaînons intermédiaires" entre les différentes espèces. On n'en a retrouvé aucun.
Si Dieu n'existait pas, il suffirait de laisser mijoter de la boue pendant un certain temps pour qu'en jaillisse, par la magie de l'évolution, toute sorte d'animaux.
Si Dieu n'existait pas, il y aurait de la vie sur toutes les planètes et non sur une seule.
Si Dieu n'existait pas, il n'y aurait aucune "loi de la nature", puisqu'une loi est toujours fondée par quelqu'un.
Si Dieu n'existait pas, la question de son existence ou inexistence ne serait pas si fondamentale.

Tout ceci étant dit, l'être humain est libre de croire ce qu'il veut. Lorsqu'on choisit en toute conscience, en toute connaissance de cause, de ne pas croire en Dieu - il n'y a vraiment plus rien à discuter... Chacun sa route, chacun son chemin.

Le supermarché des croyances

Les tenants du développement personnel et de la pensée positive proposent souvent, comme une chose toute naturelle, de changer « ses scénarios de croyance ». Vous croyez que vous êtes laid, faible et incapable ?… Changez de croyance ! Vous pensez que la vie est dure et que vous n’allez pas y arriver ?… Changez de croyance !

Le problème, c’est qu’on n’a pas adopté ses croyances comme ses chaussettes, en prenant en compte leur prix et leur texture plus ou moins confortable : on n’a pas choisi ses croyances comme on choisit un produit dans un supermarché. Le processus est entièrement différent. Ce qui fait qu’on ne peut pas s’en débarrasser, ou les échanger, juste parce qu’on le souhaite, ou même parce qu’on l’a fermement décidé.

Pour comprendre comment changer ses croyances, il faut comprendre pourquoi et comment on les a adopté au départ – point sur lequel les tenants de la pensée positive font complètement l’impasse, ce qui explique la relative inefficacité de leur méthode.

Platon a distingué trois grandes valeurs : le beau, le vrai et l’utile. Deux de ces critères n’ont presque aucun impact sur nos croyances. On ne croit pas à une idée parce qu’on la trouve jolie ou confortable, belle ou utile. L’esprit de l’être humain ne fonctionne pas comme ça. Le grand critère déterminant du choix de croyance, pour tout être humain ou presque, c’est la vérité. On croit à ce que l’on pense être vrai ; on ne croit pas à ce que l’on pense être faux.

On ne peut donc changer ses croyances qu’à condition de s’apercevoir qu’elles sont fausses, ce qui ne peut pas se faire « comme ça », ou seulement avec l’aide du temps. Mille ans de passivité intellectuelle n’apporteront aucun changement dans nos idées. Pour se débarrasser d’une croyance, il faut prendre conscience qu’elle n’est pas fondée ; pour prendre conscience qu’elle n’est pas fondée, il faut enquêter sur elle, ou (encore mieux) enquêter sur une idée opposée et contradictoire.
C’est un grand travail de détective, de chercheur.

La pensée positive prétend qu’à force de répéter comme un mantra « tout va bien dans mon monde » on réussira à y croire. Cette façon d’appréhender l’intellect est très irrespectueuse. Le cerveau n’est pas à gaver comme une des victimes du nouvel an. Un changement profond et définitif de croyance ne sera jamais déterminé par une répétition bêtement mécanique (conformément à l’idée que lorsqu’on aura répété mille fois qu’on est génial, on y croira), mais par un processus simple et subtil, rationnel et logique : autrement dit, une prise de conscience.

Il est vrai que notre esprit est conditionné par les messages incessants de la publicité, des journaux et des films… mais ce que l’on recherche à travers le développement personnel, ce n’est pas un conditionnement de plus, mais un conditionnement de moins. Si l’on parvenait, à force de répétitions, à se convaincre soi-même de croyances « positives » mais que l’on juge illusoires, on arriverait seulement à se rendre fou. L’auto-hypnose ne représente en aucun cas une libération.